lundi 13 avril 2009

Waterloo, le feuilleton (16)


16e épisode

Une interview exclusive (suite)

- Et alors ? Vous avez fait feu ? C’étaient vraiment des Français ?
- Heureusement non ! Le colonel Gould m’a arrêté d’un geste. Il avait reconnu que c’étaient des Belges.
- Comment cela ?
- Vous savez que les Hollando-Belges avaient un uniforme en tous points semblables à celui des fantassins de ligne français. Normal : en quelques mois, le gouvernement du roi Guillaume n’avait pas eu le temps d’habiller tout le monde avec des uniformes neufs. On avait donc pillé les stocks abandonnés par les Français quand ils avaient filé en 1814. Seule modification : les collets et les parements de manche étaient blancs. Mais avouez que dans la confusion générale, il fallait avoir l’œil bien exercé pour s’apercevoir de ce détail. D’ailleurs, la rapidité avec laquelle s’était constituée cette armée néerlandaise explique aussi le fait qu’elle n’avait pas de drapeau. Avec un drapeau orange, comme elle en recevrait plus tard, la confusion n’aurait pas été possible…
- Mais alors, d’où venaient ces Belges ?
- De Braine-l’Alleud. Ils avaient été stationnés dès la veille au soir dans le village. Et croyez-moi, ceux qui racontent que les habitants avaient des sympathies pour les Français devraient aller s’acheter une bonne paire de lunettes. Les gars, les Belges, je veux dire, ont été accueillis par les habitants avec… enthousiasme. Pensez, la plupart de ces jeunes types n’avaient pas plus de 18 ans et les habitants les prirent sous leur aile protectrice. Et pas seulement les jeunes filles… Bref, ils ont été gâtés : on leur a donné à boire et à manger. Surtout à boire… Les gens ont vidé leurs caves et la bière et le genièvre ont coulé à flot. Bref, quand on leur a ordonné de faire mouvement vers le champ de bataille, il faut bien dire qu’ils étaient fin saouls… Et à voir la manière dont ils sont arrivés, cela ne leur a pas coupé les jambes ! Au contraire : ils rêvaient d’en découdre. Et ce qu’ils criaient à tue-tête, c’était « Vive le roi ! » ou « Oranje boven ! » Et les officiers et les sergents leur avaient appris quelques chansons de marche qu’ils chantaient sans trop s’occuper de solfège… Ces petits gars-là ont d’ailleurs fait merveille : rien ne les a effrayés, même pas les grenadiers de la garde impériale qui sont montés à l’assaut un peu plus tard. On me l’a raconté après, mais je n’en ai rien vu…
- Ah bon ? pourquoi ?
- Je crois que vers trois heures, je ne suis pas sûr de l’heure, j’ai vu arriver Sir Augustus Frazer, le grand patron de l’artillerie, au grand galop. Il a hurlé dans ma direction : « Attelez et suivez-moi aussi vite que vous pourrez ! » Il n’a pas fallu très longtemps et nous nous sommes précipités au galop derrière lui. Mes hommes étaient si bien entraînés que l’on se serait cru à la revue… Pendant que nous marchions ainsi, Sir Augustus m’expliqua que l’ennemi avait rassemblé une formidable cavalerie en face du point où il nous conduisait – environ au tiers de la distance entre Hougoumont et la route de Charleroi – et que tout laissait prévoir que nous subirions une terrible charge au moment où nous arriverions. « Les ordres du duc sont positifs. Au cas où vous seriez chargé – et vous le serez – n’exposez pas vos hommes : qu’ils se retirent immédiatement dans les carrés d’infanterie voisins. » Pendant qu’il me disait cela, nous grimpions la contrepente vers la position principale. Et là, je vous jure bien que les choses étaient très différentes de ce que nous avions vu jusque-là. L’air était irrespirable, on aurait dit que nous étions dans un four. Nous étions environné d’une fumée suffocante et, malgré la rumeur générale qui était – vous le pensez bien – assourdissante, nous entendions distinctement de mystérieux bourdonnements comme ceux d’une ruche que l’on aurait renversée un soir d’été. Les boulets de canon venaient s’enfoncer dans la terre tout autour de nous et les balles sifflaient dans tous les sens. Je crois que si j’avais tendu le bras en l’air, il m’aurait été immédiatement arraché…
- Vous deviez être mort de peur ?
- Naturellement, j’avais peur ! Faut pas rigoler : celui qui n’aurait pas eu peur dans une telle situation aurait été dingue… Mais enfin, malgré la situation où j’étais, je ne pouvais pas m’empêcher de trouver comique la tête de notre chirurgien qui entendait cette musique pour la première fois. Il était juste à côté de moi quand nous avons monté la pente et, en entendant ce carillon infernal. Il tournait la tête de tous les côtés d’un air affolé et il s’exclamait : « Mon Dieu, Mercer, qu’est-ce que c’est que ça ? Qu’est-ce que c’est tout ce bruit ? C’est bizarre, vraiment très bizarre ! » Et lorsqu’il entendait ronfler un boulet : « Là, là ! Qu’est-ce que c’est ? » J’ai eu toutes les peines du monde à le persuader de se retirer vers l’arrière ; il voulait absolument rester près de moi et ce n’est qu’en lui expliquant à quel point il nous serait plus utile à l’arrière, qu’un chirurgien mort ne nous serait d’aucune utilité, qu’il finit par se retirer. Il voulait tout voir et il n’avait pas peur : cet étrange courage que donne l’inconscience.
- Et je suppose que vous avez subi de grosses pertes dans cette tempête de fer et de feu ?...
- Voilà bien une expression de journaliste ! … Une tempête de fer et de feu !... Tiens, vous me faites rire !
- Oui, mais, en attendant…
- En attendant, en prenant position en haut de la crête, je n’ai pas subi une seule perte ! Cela vous épate, hein ? Pas une seule ! Sir Augustus nous a indiqué notre position entre deux carrés de Brunswickois et hop !, en deux temps trois mouvements, nous étions prêts à ouvrir le feu.
- Cela a été facile, alors ?
- Vous plaisantez ? Vous n’avez jamais vu le déploiement d’une batterie d’artillerie ? C’est tout une affaire ! Que je vous explique ! Dans une batterie d’artillerie à cheval comme la mienne, il y a trois divisions et six subdivisions, chacune d’elle correspondant à une pièce. Moi, j’avais cinq canons de 9 livres – c’est le poids du boulet – et un obusier de 5,5 pouces. Entre chaque pièce, il faut prévoir un espace de 10 mètres. Donc, on se trouve déjà avec un front de 65 mètres. (Je vais vous expliquer tout cela en mètres, parce que sinon, vous, continental, vous n’allez rien comprendre.) Normalement, canonniers et approvisionneurs, il faut dix bonshommes pour servir une pièce. Quand on a détaché une pièce, les huit chevaux et l’avant-train prennent place derrière les pièces, le cul en avant. Pas très loin, parce que c'est là que les approvisionneurs viennent chercher le réassort de leurs magasins et qu’il faut pouvoir rattacher les pièces très vite et. C’est le principe de l’artillerie à cheval : la rapidité. Plus en arrière, il y a encore neuf caissons, attelés de six chevaux chacun, toujours le cul en avant. C'est comme une noria : les desservants des pièces viennent chercher leurs munitions à l'avant-train et ceux des avant-trains aux caissons. Quand les caissons sont vides, ils vont se réapprovisionner au parc qui se trouve deux trois cent mètres plus en arrière. En profondeur, tout cela fait bien 60 ou 65 mètres. Plus en arrière encore, il y a des fourgons avec tout le fourbi nécessaire à l’entretien et à la réparation des canons : sellerie, forge, etc. Si vous comptez bien, j’avais 220 chevaux et mules à faire manœuvrer par 187 bonshommes de tous grades. Si vous croyez que c’est facile…
- Evidemment… Mais enfin, vous y êtes arrivés ?
- Heureusement ! Mais cela, c’est l’entraînement. Mes gars étaient bien drillés. On ne dira jamais l’importance d’un entraînement intensif pour mettre tout cela en œuvre… Bon, donc, nous voilà prêts à tirer. Sir Augustus m’a encore une fois répété les instructions du duc : économiser les munitions et se réfugier dans les carrés voisins. Et puis il est retourné vers la gauche…
Se réfugier dans les carrés voisins… Il était bien bon, le duc. Il fallait les voir, les carrés voisins. C’étaient des Brunswickois, je vous l’ai dit. Au départ, ces braves types avaient assez fière allure. Tout en noir avec des collets et des parements bleu clair et, sur leurs shakos, une tête de mort argentée… Pas à dire, cela avait de la gueule. Mais là, ils étaient moins fiers. Pauvres types… Des gamins ! Oui, monsieur, des gamins. Dix-huit ans, peut-être même moins… Et là, les boulets leur tombaient dessus et à chaque boulet, il y avait un grand trou dans leurs rangs. Moi, je croyais qu’ils allaient f… le camp aussi sec ! Mais même pas : ils étaient hallucinés au point qu’ils ne songeaient même pas à bouger d’un pouce. Leurs gradés couraient dans tous les sens pour maintenir leur cohésion et ils n’y ont pas mal réussi. N’empêche, aller se réfugier parmi eux, moi, je pensais que c’était de la folie. Je me disais qu’en nous voyant courir se cacher chez eux, ils cèderaient à la panique et qu’ils prendraient la poudre d’escampette. A tout prendre, il valait encore mieux rester à nos pièces et laisser l’orage passer. Mais, malgré tout, notre arrivée sembla leur redonner un peu de cœur au ventre. J’en étais là de mes réflexions quand, à travers la fumée, j’ai aperçu l’escadron de tête de la colonne de cavalerie ennemie arriver au trot, à une centaine de yards, peut-être. J’ai vite fait compléter la mise en œuvre de ma batterie et j’ai ordonné de charger à la boîte à balles…

A suivre

Waterloo, le feuilleton (15)

15e épisode

Une interview exclusive du capitaine Mercer

Dans le récit de cette grande bataille, les épisodes restés confus malgré les nombreux récits qui en ont été faits sont bien nombreux. Les grandes charges de cavalerie en sont un. Il nous a donc semblé intéressant de rencontrer un témoin direct des événements afin d’en obtenir les informations qui nous permettraient d’y voir un peu plus clair dans l’apparent chaos que représente ce moment des combats. Le capitaine Mercer est un officier d’artillerie distingué. Il est né au sein du sérail puisque son père n’est autre que le général Mercer des Royal Engineers qui combattit en Amérique lors de la Guerre d’Indépendance. Le capitaine a vu le jour en 1783 et, après des études à l’Académie militaire de Woolwich, il obtint une commission d’officier de la Royal Artillery alors qu’il n’avait que 16 ans. Il a combattu en Amérique du Sud, participant notamment à la triste retraite de Buenos Aires. C’est de cette manière qu’il ne participa à la campagne de la Péninsule sous les ordres du duc de Wellington. La campagne de Belgique était donc pour lui sa première expérience de guerre en Europe. Il était alors commandant en second de la batterie G de l’Artillerie royale, l’une des douze ‘troops’ britanniques déployées à Waterloo. Mais comme son chef nominal, le lieutenant-colonel Dickson avait été désigné pour commander le train d’artillerie (Battering Train), il s’était retrouvé commandant effectivement sa batterie. C’est donc un témoin privilégié que nous avons rencontré pour vous

- Mon capitaine, pouvez-vous nous dire comment et quand vous avez été impliqué dans cette bataille ?
- Hé bien, c’est une affaire assez bizarre. Je suis resté en réserve à côté de la ferme de Mont-Saint-Jean jusque vers midi et demi. Comme tout le monde s’agitait beaucoup autour de ma batterie et que je ne recevais aucun ordre, j’ai même cru que l’on m’avait oublié !... Et vers cette heure-là, j’ai vu débouler le lieutenant Bell, l’aide de camp du colonel Frazer, qui m’envoya sur la droite, de l’autre côté de la chaussée de Nivelles, derrière la seconde ligne. Je n’avais pas grand-chose à faire. Cela cognait de tous les côtés mais, moi, je n’avais rien devant moi, sauf à un certain moment une batterie à cheval dépendant de la cavalerie légère du général Piré qui commença à tirer sur moi. Je ne devrais pas vous le raconter mais j’ai eu, à cet instant, un vrai coup de folie.
- Comment cela ?
- Hé bien, le duc avait donné des ordres bien précis : interdiction absolue de procéder à des feux de contre-batterie. Il estimait en effet, et il avait raison, que ces feux de contre-batterie étaient totalement inefficaces et ne servaient qu’à gaspiller des munitions. Mais moi, énervé par le tir de cette petite batterie à cheval, j’ai donné l’ordre de tirer. Je pensais qu’avec mes pièces de 9 livres, j’aurais vite fait de la museler. Il n’en a rien été. Le seul résultat, c’est que je me suis démasqué et que les Français m’ayant repéré ont commencé à me tirer dessus. C’est à ce moment que j’ai perdu mon premier homme, le canonnier Hunt. J’ai aussitôt compris ce que le duc voulait dire… J’ai cessé le feu et, heureusement, les Français n’ont pas insisté et se sont contentés de filer sans subir aucun dégât. Si le duc avait été dans les parages, j’aurais certainement été démis de mes fonctions séance tenante : il ne plaisantait pas avec la discipline et il n’a jamais eu la moindre tendresse pour les officiers d’artillerie qu’il estimait être de fortes têtes…
- Et donc, vous n’avez finalement rien vu de la bataille…
- Attendez ! J’étais sur une petite hauteur et très bien placé pour tout voir… Sur ma gauche, un peu en avant, il y avait la batterie du capitaine Bolton. Comme il respectait les ordres, lui, il était tout aussi inactif que moi. Il est donc venu causer avec moi et nous étions occupés à discuter quand sa batterie s’est mis à tirer de toutes ses pièces. Il a aussitôt galopé pour la rejoindre. Pas de doute, il se passait quelque chose de grave. Je ne voyais rien de ce qui se passait de l’autre côté de la crête où était déployé Bolton mais je voyais très bien tomber ses hommes et ses chevaux. D’ailleurs, il avait à peine rejoint sa batterie qu’il tomba lui-même. Ses canonniers étaient soumis à un feu d’enfer et nous en recueillîmes un certain nombre venus chercher refuge parmi nous. Mais dès que le feu diminuait, ils retournaient vers leurs pièces à toute allure et reprenaient leur feu. A n’en pas douter, de fiers artilleurs !…
- Mais par qui étaient-ils attaqués ?
- Je n’en savais fichtre rien et, Dieu me damne si j’en sais plus à l’heure qu’il est. Il y avait une telle fumée que je ne voyais strictement rien. J’aurais bien voulu voir quelque chose et intervenir d’une manière ou d’une autre, mais il était hors de question de bouger sans ordre et d’aller me fourrer dans la gueule du loup. Tout ce que je pouvais faire, c’était de recueillir les blessés de Bolton et de les faire soigner. Mais, au bout d’un moment, la fumée s’est un peu dissipée et j’ai pu apercevoir des cavaliers français qui arrivaient au sommet de la crête et qui la redescendaient droit sur nous. J’ordonnai de charger à mitraille mais je n’eus pas le temps de tirer : des dragons légers – je pense que c’étaient des gars de la Légion germanique – sont arrivés de ma gauche et leur ont foncé dessus. Je vous prie de croire que ce n’était pas une plaisanterie. J’étais aux premières loges et je n’ai rien perdu du spectacle. D’aucun des deux côtés, il n’y avait la moindre hésitation : ces deux masses avaient vraiment l’air de vouloir entrer en collision et je me disais : « Cela va être un massacre ! » Hé bien, pas du tout ! Au moment de s’aborder, les uns comme les autres, ils ouvrirent leurs rangs et ils passèrent à travers les uns des autres. En se croisant, ils se flanquaient bien un coup de sabre ou deux mais, finalement, je n’en vis pas beaucoup tomber. Puis ils se reformèrent et chacun retourna de son côté. Très bizarre, vraiment !
- Et donc, vous n’avez pas été attaqué ?
- Non, pas à ce moment. Vers deux heures, ou peut-être un peu plus tard, j’ai vu arriver le colonel Gould, bien à l’aise, sans émotion apparente. Nous avons un peu discuté de ma situation : je n’avais toujours pas grand-chose à faire et, vu le chambard qu’il y avait autour de moi, je m’en étonnais quand même un peu. Malgré son flegme, le colonel était assez inquiet. Il me fit remarquer que si nous avions à retraiter, nous n’aurions qu’une seule route et que l’embouteillage serait terrible. Je lui répondis que, effectivement, cela semblait fort ennuyeux, mais que je faisais confiance au duc et que je ne doutais pas qu’il avait prévu une solution ou une autre pour nous sortir de là.
- Et vous en étiez convaincu ?
- Absolument pas du tout ! J’étais vraiment persuadé que notre situation était on ne peut plus périlleuse, si pas désespérée. Mais nous parlions devant les hommes et il ne s’agissait pas de leur flanquer un coup au moral. Surtout que pendant que nous échangions ces quelques phrases, j’ai tout d’un coup vu une formidable masse de cavalerie arriver au sommet de la crête et en redescendre de notre côté. On aurait dit une énorme vague déferlant sur les galets d’une plage. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, le creux était rempli de cavaliers de toutes les sortes, des hussards, des dragons, des lanciers. De tout !...
- Et les carrés d’infanterie ? Vous avez dû assister au choc !
- Désolé de vous décevoir mais non ! Je n’en voyais pas un seul. Tout ce que je voyais, de l’endroit où j’étais, c’étaient des pièces d’artillerie, la gueule en l’air, et pas un seul artilleur… Il n’y avait plus rien entre ces cavaliers et nous. Il n’y avait pas le moindre doute à avoir, nous allions être submergés. C’est d’ailleurs ce que pensait le colonel Gould qui, sans perdre son calme, se contenta de me dire : « Je crois bien que c’est foutu ! » Et je vous prie de croire que je n’avais aucune raison de le contredire… C’est alors que je vis le 14th, surgi de nulle part, qui commençait à former son carré. Je me demandais d’où il venait, je ne l’avais pas vu arriver. Moi, je n’avais trouvé qu’un seul moyen de retarder l’échéance : j’avais fait pousser mes pièces en bas de ma petite hauteur. Je m’apprêtais à les faire atteler quand il arriva quelque chose d’extraordinaire…
- Les cavaliers français ?
- Ne m’interrompez donc pas. Non, pas les Français ! Ils ne sont même pas arrivés jusqu’à nous ! Non, nous avons entendu des cris. Des formidables cris ! Et pas en anglais. Cela gueulait, je ne vous dis que ça ! Et nous avons vu deux colonnes d’infanterie très denses qui marchaient à toute allure à travers champs. Ils venaient de Merbe-Braine. Les gars du 14th et nous, nous nous sommes dit que c’étaient des Français.
- Comment cela ?
- Bien oui ! Nous avons pensé que nous étions débordés par notre droite. Ces gars-là portaient un uniforme bleu et ils n’avaient même pas de drapeau. Mais cela gueulait, je vous en fiche mon billet ! Ils chantaient, ils hurlaient mais ce n’était pas en anglais et, dans la rumeur générale, nous ne comprenions absolument pas ce qu’ils pouvaient bien vouloir dire… C’étaient des Français à n’en pas douter. Mais enfin, l’endroit d’où ils venaient, c’était quand même bizarre…
- Pourquoi ?
- Je vous l’ai dit : ils venaient de Braine-l’Alleud. Si c’étaient des Français, par où étaient-ils donc passés ?
- Vous avez ouvert le feu ?
- Pas tout de suite ! D’abord, ils étaient un peu trop loin, quelque chose comme 1 000 yards et, à cette distance, on ne leur aurait pas fait grand mal. Et puis, nous avions quand même un doute. L’officier qui commandait le 14th aussi… Il est parti un peu en avant afin de s’assurer que c’étaient bien des Français. Il n’est pas allé pas très loin, il faut le comprendre, il risquait sa peau, et il est revenu à toute allure. Oui, c’étaient bien des Français. Nous nous mîmes aussitôt en mesure de faire feu…

samedi 15 novembre 2008

Waterloo, le feuilleton (14)


14e épisode
Le « private » Hobden
(A quatre mains avec Richard Holmes)

Il ne s’est pas rasé ce matin. Et, d’après ce qu’on peut voir, il ne l’a fait ni hier ni même le jour d’avant. Ce qui fait qu’une barbe blonde de plusieurs jours recouvre son visage tanné par le soleil ; les yeux sont bleus, les paupières rougies et la bouche est garnie de dents plantées n’importe comment, comme une ligne de jeunes recrues de la milice. Des favoris broussailleux se terminant en « côtelettes » juste sous l’oreille émergent d’un shako noir bien maltraité mais garni d’une brillante plaque ovale en cuivre gravé du chiffre du roi. Par-dessus, un pompon allongé blanc et rouge qui a connu des jours meilleurs – et de très nombreux… Sa tunique rouge qui, par-devant, lui descend jusqu’à la taille, se termine derrière par une courte queue ; elle est fermée par dix boutons d’étains, groupés par deux avec des tours de boutonnières bastionnés. Son haut collet et ses larges parements de manches sont rouges et garnis d’autres passementeries blanches. Ce collet et le plastron sont tachés par de petites brûlures provoquées par la poudre noire, ce qui n’améliore pas l’aspect de l’ensemble. Autour de son cou est noué un morceau de tissu qui, maintenant, est indiscutablement noir, quoique, jadis, il ait dû être beaucoup plus clair. Un pantalon gris, reprisés aux genoux et au fond avec une étoffe qui offre une ressemblance mystérieuse avec la bure des frères franciscains, pend sans forme, sans guêtres, sur des chaussures noires à bouts carrés.
Son nom est Ezekiel Hobden, Hobden pour les officiers, sous-officiers et la plupart des soldats. Quelques intimes l’appellent Zeke. Sur son formulaire d’engagement, il a manifesté son intention « de servir Sa Majesté jusqu’au moment où je serai légalement libéré » d’une simple croix, à côté de la signature d’un juge de paix et d’un autre témoin (qui a opportunément accompagné son nom de la mention « Esquire »). Il était ouvrier agricole dans la jolie région vallonnée au-dessus de Riding dans l’Oxfordshire, mais une engueulade avec son patron – et une soirée passée à s’alcooliser consciencieusement – l’ont conduit à accepter le shilling du Roi à Riding. Maintenant, il se souvient de cet épisode comme si c’était un rêve.
Il mesure 5 pieds 6 pouces – il est plus grand que la plupart de ses camarades – et, pour le moment, c’est une vraie bête de somme. De larges baudriers en cuir vaguement jaunâtre se croisent sur sa poitrine, avec une plaque ovale à leur intersection ; une autre courroie de cuir, plus mince, pend de son épaule droite en travers de sa poitrine, en même temps que la grosse bretelle en toile d’une musette. On peut voir, même d’en face, les bords de son paquetage en toile noire. Le manteau gris qu’il porte normalement roulé par-dessus a été laissé au dépôt : pas besoin de s’encombrer de ce lourd vêtement par le temps qu’il fait. Il n’empêche : la nuit passée, il aurait sans doute été content d’avoir son manteau pour se protéger des cataractes d’eau qui lui sont tombées dessus. Une cartouchière noire pend sur sa hanche droite, un fourreau de baïonnette et une gourde en bois bleue portant le numéro de son régiment « 33th » sur sa hanche gauche.
Ses mains ont la même teinte et la même texture usée que son visage, et ses ongles coupés courts sont en deuil. Son pouce droit est épaissi d’une callosité imposante. C'est à force d'ouvrir et de refermer le bassinet de son fusil. Sa main gauche pend avec décontraction le long de son flanc, tandis que sa main droite, pouce et index exceptés, tiennent souplement le canon en acier brillant de son fusil. Ce canon de trente-neuf pouces de long est prolongé par une baïonnette, seize pouces de bon acier triangulaire, dont l’extrémité qu'il a encore affuté cette nuit, arrive à la hauteur de la plaque de son shako.
Autour de lui, rôde une odeur pénétrante que l’excellent déodorant naturel que constitue la fumée de bois ne peut dissimuler. Cela provient sans doute du fait qu’il porte la même veste depuis six mois ; cela combine la puanteur de la sueur rancie, l’odeur d’œuf pourri de la poudre noire, les relents boueux de la terre à pipe avec laquelle il blanchit ses cuirs, l’arôme acidulé de la poudre de brique avec laquelle, mélangée à de l’eau, il brique les parties métalliques de son fusil et les cuivres de son équipement. Il ne porte sa lourde chemise de lin que depuis une semaine, et il espère qu’elle lui fera encore une autre semaine ou peut-être même plus ; à l’odeur, pas de doute : elle est loin d’être de première fraîcheur. Le fait de savoir que ses longs pans fourrés dans le pantalon entre les jambes constituent en quelque sorte une doublure aux sous–vêtements n'est pas fort consolant. Au reste, même propre, cette chemise n’est jamais fraîche. On utilise pour la laver du savon fabriqué à base de gras de mouton et un doux parfum de mouton rôti vient s’ajouter aux autres odeurs. Il s’est lavé les dents ce matin, utilisant le bout bien mâchouillé d’une tige verte comme brosse, mais ces efforts ne peuvent cacher le fait qu’il y avait des oignons à son souper, largement arrosés de gin.
Devant et derrière lui, dans la colonne, se trouvent des personnages similaires. "Similaires" est le bon mot, parce qu’en aucun cas, ils ne sont uniformes : il y a une infinie variété dans les coups subis par les shakos et dans la nature et la qualité des empiècements des vêtements. Un homme a même perdu son shako et porte un chapeau rond noir assez incongru. Il ne semble pas au mieux de sa forme et pas seulement à cause de ses problèmes vestimentaires : entre nous, je peux vous confier que le remplacement de la pièce manquante n’ajouterait pas grand-chose à son aspect.
Les hommes sont épaule contre épaule, les coudes se touchant, groupés en dix compagnies distinctes. Chaque compagnie compte environ cinquante soldats et caporaux ainsi que trois officiers, deux sergents et un ou deux tambours. Certains de ces dignes personnages se trouvent rangés à côté de leur compagnie, tandis que d’autres, les serre-files, se tapissent à l’arrière. Il y a du mouvement chez les capitaines qui commandent les compagnies : trois d’entre eux ont quitté leur emplacement à droite de leur compagnie et font les cent pas sur son front. L’un d’entre eux échange quelques mots avec le soldat au chapeau rond puis parcourt les rangs à l’affut d’autres manquements.
Les officiers portent une mince épée droite à la poignée ornementée et manifestent leur dignité par une ceinture en soie écarlate nouée sur la hanche gauche et leur grade par des épaulettes frangées. Certains ont des pistolets glissés dans leur ceinture ou dans des étuis en cuir sans rabat. Les sergents ont des épées plus simples et portent aussi une ceinture mais elle comporte une large raie centrale de la même couleur que les collets et les revers. Ils portent des demi-piques dont les larges lames surmontent un manche de neuf pieds.
Il y a quelque chose de clairement différent dans les deux compagnies qui se trouvent à l’avant et à l’arrière. Dans les deux cas, les sergents portent un fusil et les officiers un sabre courbe. Les soldats portent des « ailes », sortes d’épaulettes à courte frange sur les épaules, et les officiers en portent des versions tressées d’or. Les hommes de la compagnie de tête portent un pompon blanc sur leur shako parce qu’il s’agit de la compagnie de grenadiers et que la couleur blanche évoque la fumée des grenades dont leurs grands-pères étaient munis. Ce sont des hommes sensiblement plus grands que leurs camarades des autres compagnies et ils ont incontestablement un air de supériorité sur eux. A l’arrière, les pompons sont verts : c’est la compagnie légère comptant les meilleurs tireurs. Quoique ses hommes aient l’air moins fier que les grenadiers, il y a parmi eux quelques paysans au regard acéré ; et, justement, nous pouvons observer – comme l’a déjà fait un sergent serre-files – la patte d’un lièvre s’échappant d’une musette. Il y a déjà eu un meurtre ce matin et il y en aura encore d’autres avant la tombée de la nuit…
Devant chaque compagnie se trouvent les tambours. En tête de l’ensemble du bataillon, il y a une douzaine de pionniers équipés de pelles et de haches. Pour le moment, ils ne font rien, mais quand la colonne marche, ce serait à eux d'éclaircir le terrain s’il cela était nécessaire. L’orchestre se trouve en arrière, mais aujourd’hui les musiciens ont abandonné leurs instruments et sont prêt à intervenir comme brancardiers, quoique leurs civières se réduisent à une couverture tendue entre de solides perches. Le chirurgien du bataillon et son assistant ont déballé leurs instruments dans une grande ferme que les gens d’ici appellent « Monnsindgen ».
Dépassant bien haut des têtes, on aperçoit les couleurs du bataillon. Les deux drapeaux sont en soie brodée. L’un d’eux, les couleurs du roi, c'est l’Union jack et l’autre, le drapeau du régiment, est blanc avec une croix rouge, le drapeau national dans l’angle supérieur qui touche à la hampe. Le numéro du régiment, entouré d’une couronne de laurier, est au milieu du drapeau. La hampe est surmontée d’une pique, franchement décorative, d’où pendent deux glands. Quoique, pour le moment, les hampes des couleurs reposent à terre, les deux jeunes officiers qui les portent sont munis de larges baudriers avec un godet à armature métallique stratégiquement placé pour les porter lorsqu’il faudra les soulever.
Jeunes est bien le mot qui s’impose. L’enseigne portant les couleurs régimentaires ne doit pas avoir plus de seize ans et semble en proie aux plus vives émotions. Il est blanc comme un linge et malgré un maintien raide et sévère, sa pomme d’Adam est animée d’un mouvement de haut en bas bien plus rapide qu’il ne faudrait. Son camarade, qui porte les couleurs du roi semble de meilleure humeur. C’est un grand garçon et son uniforme commence déjà à être un peu serré : de longues manchettes crasseuses dépassent de ses manches trop courtes et il semble un peu engoncé dans sa tunique. Son visage rougeaud est éclairé par un sourire un peu forcé, et il fait semblant de s’amuser d’une plaisanterie échangée en murmurant avec le sous-officier qui se trouve derrière lui. Car derrière chacun de ces officiers se trouve un sergent armé d’une pique : celui qui est placé derrière les couleurs du régiment s’est approché jusqu’à toucher l’enseigne et lui chuchote entre ses dents serrées : « Tenez bon, Monsieur, tenez bon ! C’est attendre qui est le plus dur ; tout ira bien dès l’ouverture du bal. »
L’officier que l’on peut supposer être impliqué dans l’ouverture de ce bal, c’est le lieutenant-colonel qui commande le bataillon. Il est étonnamment jeune – pas plus de trente-cinq ans – et monte une petite jument châtaine. Il est sur la petite crête située une centaine de mètres devant le front de ses hommes. Il est absorbé par ce qui se passe dans la vallée mais jette de temps en temps un coup d’œil sur sa gauche où se trouve son commandant de brigade, responsable, outre le sien, de trois autres bataillons, tous dissimulés dans le même creux de terrain, et qui se trouve à cheval en compagnie de deux autres officiers.
Tout à coup, le lieutenant-colonel – il s’appelle William Elphinstone – éperonne son cheval et se précipite chez le général-major Sir Colin Halkett. Voilà qui ne présage rien de bon. Au même moment, « Nosey » s’approche, lui aussi, tout simple avec son manteau bleu et son petit bicorne, suivi de plusieurs officiers dorés sur tranche. Et l’ordre fuse ; les sergents hurlent : « 33e ! Formez le carré ! ».
(La suite au prochain numéro…)

Waterloo, le feuilleton (13)


13e épisode

Les grandes charges de cavalerie : le choc

Et voilà tous ces cavaliers qui grimpent le versant.
Premier objectif : faire taire ces maudits artilleurs qui, avec une régularité de métronome, rechargent leurs pièces. Maintenant, ils tirent à la boîte à balles. Imaginez une grosse cartouche de chasse. Quand on tire, cela disperse une mitraille meurtrière… On voit tomber le camarade de droite, on voit s’abattre l’officier qui est devant soi, on a le cœur qui bat à deux cents pulsations à la minutes. On a les intestins qui se nouent. On a peur ! On ne veut pourtant pas s’enfuir… D’ailleurs, le voudrait-on qu’on ne pourrait pas : on est coincé de tous les côtés. La montée de ces quelques mètres dure une éternité… Et voilà comment, au petit trot, on arrive enfin sur ces canonniers anglais. On lève sa latte, on va les massacrer… Mais non ! Voilà qu’ils s’enfuient à toutes jambes alors qu’ils sont presque à portée. Ils s’enfuient et vont se cacher au milieu des carrés de fantassins en tuniques rouges.
Car on est arrivé au sommet de cette maudite pente et les fumées se dissipant… Sacré nom ! Les voilà, ces carrés anglais ! Ces fameux carrés anglais que les camarades qui ont combattu en Espagne vous ont décrits comme inébranlables… Hé bien ! C’est ce qu’on va voir ! La peur s’estompe, maintenant c’est la rage qui s’empare de vous…
Et, à ce moment, les cuirassiers français commettent une énorme bourde. Pris dans l’élan, après avoir chassé les artilleurs anglais, ils passent outre et n’enclouent pas les canons ennemis.
Il s’agissait d’enfoncer un long clou dans la lumière du canon et de l’enfoncer d’un grand coup de maillet. Le clou se tordant dans cet orifice, il devient impossible de le retirer sans un matériel spécialisé. La pièce est ainsi mise hors service pour un très long moment.
Certains auteurs ont affirmé que si les cuirassiers français ne l’ont pas fait, c’est qu’ils ne disposaient pas du matériel nécessaire pour enclouer les pièces ennemies : pas de tiges de fer, pas de maillet… La faute à l’intendance !… C’est dire une bêtise ou peut-être même bien deux. Pour enclouer un canon, il fallait mettre pied à terre. Et, même n’aurait-on pas eu le matériel dans ses fontes, il était disponible, là, sous la main. Il suffisait d’ouvrir les coffrets de chaque pièce : bien en vue, il y avait tout ce qu’il fallait, gracieusement mis à disposition par la logistique britannique… Et on comprend bien pourquoi : au cas où les canonniers devraient définitivement abandonner leur pièce, il faudrait la rendre inutilisable pour l’ennemi. Le vrai problème, c’est que chez les Français, personne n’était désigné pour procéder à l’opération. Il aurait suffi qu’une petite dizaine de cuirassiers mettent pied à terre et enclouent les canons anglais pour que les 65 pièces de Wellington soient bâillonnées. Mais voilà, ce n’était pas prévu…
Les artilleurs anglais, eux, n’en ont pas cru leurs yeux. Ils savaient les Français courageux, impulsifs et pleins d’ardeur, mais là, ils se posent des questions… Parce que leurs instructions, à eux, sont bien claires. Dès que la cavalerie ennemie arrive, tirer le dernier coup et courir se mettre à l’abri dans le carré du premier bataillon d’infanterie que l’on rencontre. Et dès que la menace est passée, se précipiter pour rejoindre sa pièce, la recharger et poursuivre le tir. Et voilà que ces diables de Français, non seulement n’essaient pas d’atteler ces canons et de les emporter chez eux, mais ne pensent même pas à les enclouer ! Tant mieux, tant mieux !
Donc, après avoir dépassé la ligne d’artillerie anglaise, les cavaliers mettent leur monture au galop. Le terrain s’y prête : cela descend un peu. Ça gueule : « En avant ! Avancez ! » ; on se précipite droit sur les carrés ennemis.
Mais voilà, ce qu’on a entre les jambes, ce ne sont pas des mécaniques ; ce sont des chevaux, des vrais, et pas nécessairement très bien entraînés pour ce genre d’action. La remonte des régiments de cavalerie français avait été difficile et on avait pris un peu tout ce qui marchait sur quatre jambes. D’ailleurs, qu’on le veuille ou non, entraîné ou pas, il est impossible d’obliger un cheval à foncer droit devant lui sur une masse d’hommes agglomérés. Autant vouloir le faire entrer dans un mur. Créer une brèche dans le rang ennemi ? C’est arrivé une fois. En 1812, à Garcia Hernandez, en Espagne. Un dragon britannique chargeait au grand galop un carré français quand il fut foudroyé par une décharge quelques mètres avant de l’aborder. Le cheval et le cavalier, morts, avaient continué droit devant eux comme une poule à qui on vient de trancher le cou, et étaient venus s’abattre sur le rang des défenseurs. Les camarades du malheureux avaient profité du trou ainsi créé pour s’introduire dans le carré français et le détruire. Une chance, donc ! Mais sinon, pour briser un carré, il faut que les hommes qui le constituent perdent leur sang-froid et prennent la fuite. C’est arrivé aux Quatre-Bras. Ici, à première vue, ces maudits Anglais n’ont pas l’air de vouloir céder à la panique…
Alors, tout ce qu’on peut faire, c’est essayer d’obliger sa monture à aller le plus loin possible tout en sachant qu’au « moment psychologique », elle va faire un écart. Tout l’art consistera alors à ce que le cheval fasse cet écart vers la gauche – on tient son arme dans la main droite – et, à ce moment précis, il faudra donner un grand coup de sabre sur la tête de l’Anglais qui a le malheur de se trouver là… Il n’est plus temps de barguigner. On se penche sur l’encolure du cheval, sabre en avant…
(A suivre)

Waterloo, le feuilleton (12)


12e épisode

Les grandes charges de cavalerie (suite)

Il est 16.00 hrs. Voici donc 10 régiments de cavalerie qui s’ébranlent. Trente-quatre escadrons, soit un peu plus de 4 400 chevaux… Ils descendent au pas dans le fond du vallon qui sépare les positions ennemies. La progression n’est pas facilitée par l’étroitesse du terrain. Ainsi, le 1er cuirassiers qui se trouve à gauche marche avec ses quatre escadrons à la queue-leu-leu et le 4e qui est à sa droite en montre trois à la file. Tout à fait à gauche, les chasseurs à cheval de la garde sont sur cinq escadrons de profondeur. Il ne faut pas être grand clerc pour voir, dès ce moment, qu’il va y avoir de la bousculade. Derrière cette masse de cavalerie, avancent sept batteries d’artillerie à cheval qui viennent se ranger à peu près à hauteur de la grande batterie, détellent et ouvrent le feu sur la ligne alliée.
Le duc de Wellington qui ne cesse pas un instant de parcourir sa ligne et dont l’activité contraste très fort avec l’immobilité de Napoléon qui est toujours à Rossomme, au cent mille diables, et qui ne voit pas la moitié de ce qu’il devrait voir, a immédiatement observé le mouvement de la cavalerie française, n’en a pas perdu une miette et a ordonné de former les carrés.
C’est ici que la discipline de fer imposée au fantassin britannique va se révéler payante.
Jusque-là, sur la portion du champ de bataille qui est située à l’ouest de la route de Bruxelles, les différentes unités avaient gardé la formation en colonnes de bataillon par division à quart de distance, en mesure de parer à toute éventualité sans perdre une minute. Sitôt l’ordre du duc hurlé de bataillon en bataillon, chaque unité a exécuté son mouvement. Les tirailleurs qui étaient dispersés sur le versant sont rentrés dans leurs unités en courant, les deux compagnies de tête ont fait un pas en arrière ; les deux compagnies de queue ont fait un pas en avant et chaque compagnie du milieu a effectué une rotation à droite ou à gauche. Comme il y a dix compagnies par bataillon, le carré ainsi formé ressemble plutôt à un rectangle qu’à un carré mais le drill de ces hommes est tellement soigné qu’il leur faut moins d’une minute pour passer de la colonne au carré et inversement.
Cette fois, c’est le duc qui a ordonné de former les carrés, mais dans la suite de la bataille, chaque commandant de bataillon devra prendre la bonne décision au bon moment. Il est en effet impensable de rester en carré si une attaque d’infanterie se produit ou même si l’on est simplement bombardé. Le carré est par définition une masse compacte d’hommes resserrés sur un espace étroit : une proie idéale pour des artilleurs. Ainsi, à partir de ce moment, les bataillons alliés ne vont-ils pas cesser de passer d’une formation à l’autre selon la menace la plus proche : face à des tirailleurs : en colonne par division à quart de distance ; face à des lignes d’infanterie, en ligne – pour la plupart, l’occasion ne s’en présentera qu’une fois ; face à la cavalerie : en carré. Tout cela est tellement au point que, contrairement à une idée reçue (une de plus) et à ce qu'on imagine, les fantassins anglais qui en sont réchappés, ont pour la plupart reconnu plus tard que, mise à part la première, toutes les charges de cavalerie ont plutôt constitué un répit pour eux : entre deux charges en effet, l’artillerie française que nous avons vu s’avancer il y a peu, les soumettait à un bombardement intensif contre lesquels il n’y avait pas grand-chose à faire…
Ainsi donc, pendant que nous glosions, les alliés se sont-ils formés en carré. Combien de carrés ?
Dans le triangle constitué par les deux chaussées pavées et le chemin des Vertes Bornes (pour la facilité, nous lui donnons son nom actuel), on estime que se formèrent ainsi 22 carrés. Cela constitue une masse de 13 000 à 14 000 hommes. Derrière eux, 18 régiments de cavalerie, soit environ 8 000 sabres, prêts à se déchaîner à la première occasion. Et, devant eux, 11 batteries d’artillerie : environ 65 pièces…
On n’a aucune peine à imaginer la tension qui règne parmi tous ces hommes, quel que soit leur camp.
Voici donc les cavaliers au fond du vallon. Là, ils marquent un arrêt. Les artilleurs britanniques s’en donnent à cœur joie mais leurs collègues français en font tout autant.
Et puis, les Français repartent. Au pas !… Idéalement, ils devraient adopter le trot. Mais voilà : le terrain ne leur permet pas. Cela monte ! Et, en plus, la terre est excessivement grasse. Les chevaux peinent à avancer. Ajoutons à cela que les cavaliers ne voient absolument pas ce qui les attend de l’autre côté de cette maudite crête qui leur cache tout.
Les fantassins alliés n’en mènent pas beaucoup plus large. Ils ne voient rien non plus et les boulets leur tombent dessus sans prévenir. Ils entendent très bien, en revanche, leurs propres artilleurs tirer à coups redoublés ce qui, pour eux, ne présage rien de bon. Pour se rassurer, ils s’interpellent entre eux en plaisantant. De l’humour un peu forcé, quand même !... Rassurante aussi, la présence de Sa Grâce – entre eux, ils l’appellent affectueusement ou irrespectueusement «Nosey» à cause de son long nez – qui va de bataillon en bataillon et donne à chacun les encouragements qu’il attend. Après tout, si les galonnés n’ont pas encore fichu le camp, c’est que le danger est moins grand qu’il ne semble…
Mais maintenant, un lourd silence règne dans les rangs...
(To be followed…)

Waterloo, le feuilleton (11)


11e épisode

Les grandes charges de cavalerie (1ère partie)

Un jour, quelqu’un qui ignorait sans doute que c’était un sujet qu’il valait mieux éviter d’aborder avec lui, posa une question au duc de Wellington :
-- Votre Grâce, quelle est le plus bel acte de bravoure que vous ayez vu ?
-- Certainement les charges répétées de la cavalerie française à Waterloo.
Et le dialogue s’arrêta là… Wellington n’était pas bavard.
Cette phase de la bataille, la plus épique et certainement la plus spectaculaire de la légende, dura quelques deux heures : de 16.00 à 18.00 heures.
Vers 16.00 hrs, Napoléon avait encore de grandes chances de remporter cette bataille : les Prussiens n’étaient pas encore intervenus en force à Plancenoit.
C’est le maréchal Ney qui ordonna ces charges, c’est lui qui les commanda et c’est lui qui les mena. Il y perdit deux chevaux. Mais il faut reconnaître qu’elles sont le fruit d’une erreur de jugement.
Vers 15.30 hrs, il avait ordonné un nouvel assaut contre la Haye-Sainte qui se révélait décidément être la clé de la position anglaise. Ce fut un nouvel échec. Mais le maréchal aperçut ce qu’il prit pour un flottement dans la ligne ennemie. Wellington avait en effet ordonné à ses unités de reculer de quelques mètres afin de s’assurer une meilleure protection contre le feu ennemi au cas où la ferme tomberait. Ce retrait apparut à Ney comme le début de la fin : les alliés quittaient leur ligne et entamaient leur retraite… Aussitôt, il sentit qu’il fallait exploiter cette situation et envoya un aide de camp prévenir la cavalerie lourde qu’elle allait avoir à charger.
Commencèrent alors les préparatifs de ce qui allait être la plus formidable charge de cavalerie dans un espace aussi restreint de toutes les guerres modernes. On n’en avait jamais vue de telle et l’on n’en reverrait jamais plus… Vers 17.00 hrs, les Français auront engagé près de 9 000 cavaliers pour charger un front d’un peu moins de 950 mètres situé entre Hougoumont et la Haye-Sainte où la bagarre continuait à faire rage. Il ne faut pas être expert en mathématiques pour comprendre qu’une telle masse présente un bien grave inconvénient. Un cavalier tout seul a besoin d’un espace d’au moins un mètre de largeur pour se mouvoir. Si la fantaisie avait pris à Ney d’aligner ses cavaliers sur deux rangs, comme il était de tradition à l’époque, il aurait pu couvrir un front de quatre kilomètres et demi… Il tombe donc sous le sens que cette masse de cavaliers ne pourrait se déployer et serait obligée d’affronter la ligne ennemie en masses compactes. Pour prendre un exemple, le 1er cuirassiers chargea le carré du 5th KGL en quatre escadrons alignés les uns derrière les autres.
Les grandes charges impliquèrent 20 régiments, 67 escadrons en tout. Cela représente 62 p.c. de la totalité de la cavalerie française présente à Waterloo. Sur cet ensemble, il y avait 12 régiments de cuirassiers et si l’on ajoute à cela les carabiniers à cheval, c’est environ 6 000 hommes cuirassés que les alliés vont voir déferler sur eux. Douze batteries à cheval, soit plus de 70 pièces d’artillerie vont se joindre à cette impressionnante multitude.
Les auteurs qui aiment bien se chamailler à tout propos ont longtemps discuté pour savoir si Napoléon avait réellement autorisé ces charges. Selon toute vraisemblance, il avait consenti à la première d’entre elles, celle qui impliqua les cuirassiers de Milhaud, mais les suivantes se firent sans son avis et peut-être même contre son avis…
Voici donc l’aide de camp de Ney qui arrive au grand galop chez le général Farine, un commandant de brigade, le premier qu’il rencontre, et sans en aviser le général Milhaud qui commande ce corps de cavalerie ni Delort qui est à la tête de la division, il ordonne la charge. S’ébranlent donc les 5e et 10e cuirassiers. Ils ne vont pas très loin. Quand Delort, qui n’est au courant de rien, voit ce mouvement, il le fait immédiatement interrompre.
Le maréchal Ney aperçoit cet arrêt, contraire à ses ordres. Il se précipite, traverse presque tout le champ de bataille et déboule chez Delort. Après une copieuse engueulade, le maréchal se met à la tête des cuirassiers et reprend le mouvement en avant. Milhaud qui est juste un peu en arrière et à qui l’ordre de Ney parvient enfin, ordonne à son autre division de suivre. C’est donc 8 régiments de cuirassiers qui prennent le petit trot en direction de la position alliée. Les deux régiments de cavalerie légère de la garde de Lefebvre-Desnouëttes dont la mission était de couvrir le flanc gauche de la cavalerie lourde s’ébranlent donc à leur tour. L’artillerie soumet la ligne alliée à un intense bombardement. Mais les artilleurs ne voient pas sur quoi ils tirent et leur feu n’est pas très bien ajusté. En face, les artilleurs anglais voient, eux, très bien ce qui va se passer et redoublent leur tir sur ces masses de cavaliers qui avancent au petit trot.
Il nous faut malheureusement ici détruire toute une mythologie… Chacun, lorsque l’on parle d’une charge de cavalerie, a en mémoire l’une ou l’autre image héroïque véhiculée par la peinture, le cinéma ou la télévision : « Les trompettes sonnent la charge. Dans une irradiation d’acier et un jaillissement de mottes de terre que font sauter les sabots des chevaux, les cuirassiers dévalent en avalanche. A chaque foulée, l’allure s’accélère. Le sol tremble et poudroie. Les hommes du premier rang, penchés sur l’encolure, tiennent la pointe tendue, les autres brandissent leurs lattes étincelantes. » (Henry Houssaye, 1815, II, p.208-209)
Il y a malheureusement loin de cette brillante image d’Epinal à la triste réalité, et tout particulièrement à Waterloo.
Voici ce que nous explique la théorie :
Lorsque la cavalerie reçoit l’ordre de charger, elle est à l’arrêt, rangée sur deux rangs. Les sabres sont tirés au clair et on avance au pas. Après environ 25 mètres, on sonne le trot. Le plus grand silence règne dans les rangs : il faut être à même d’entendre les ordres malgré la formidable rumeur du champ de bataille. On suit les officiers qui sont en tête. On marche au trot jusqu’à environ 100 mètres du front ennemi. Le rythme augmente alors progressivement et les cavaliers, genoux contre genoux, atteignent un petit galop tout en essayant de maintenir la ligne du mieux qu’ils peuvent. On voit déjà la difficulté de l’exercice… On est maintenant à 50 mètres de l’ennemi. Les trompettes sonnent enfin la charge. Il n’est plus question d’alignement, on éperonne les chevaux et on galope droit sur l’ennemi en une charge dite « à la sauvage ». On se dresse sur ses étriers et on lâche les rênes. On commence à hurler pour s’encourager : « Avancez ! Avancez ! Allez ! » Les officiers qui mènent la charge s’écartent pour laisser la place au premier rang de cavaliers. C’est alors chacun pour soi. Voilà pour la théorie…
Mais dans la pratique …
(A suivre)

lundi 3 novembre 2008

Interlude : LA SAINTE FROUSSE

Nous n’avons pas encore abordé un autre phénomène que les théories n’envisagent même pas : la « sainte frousse »…

Voilà un élément dont bien peu d’auteurs ont parlé, quoiqu’une nouvelle tendance de l’histoire de la guerre soit de l’aborder par le côté psychologique du combattant. Fort intéressante en soi, cette méthode, portée par un Keegan ou par un Barbero, a pourtant le tort d’être quelque peu réductrice. On en viendrait à ne plus voir que ce côté des choses et la bataille ne se réduirait plus qu’à une confrontation de « frousses », sans tenir compte du moindre mouvement tactique. C’est ainsi qu’on en est venu à écrire qu’une fois la bataille commencée et ses grands objectifs déterminés, les chefs n’ont plus de prise sur son déroulement. C’est sans doute verser dans l’excès…
Néanmoins, quoique ce ne soit pas vraiment notre tasse de thé, nous ne pouvons ignorer la théorie que développe John Keegan :
« Un des principes qui régissent le comportement animal, et qui paraît applicable en revanche, tient à ce que le zoologiste Hediger appelait la réaction critique. Sa théorie résultait d’une observation des réactions animales au danger. La réaction était proportionnelle à la distance. Au-delà d’un certain degré de proximité, degré variable selon les espèces, il attaquait, dans le cas contraire il battait en retraite. Hediger appelait les distances en question « distance critique » et « distance de fuite » selon qu’elles disposaient le sujet à l’offensive ou à la fuite. Il donnait de la chose un exemple lumineux : « Les dompteurs matent leurs fauves en jouant dans la cage un jeu dangereux entre distance de fuite et distance critique. »
« On peut même prétendre (chacun en fait l’expérience quotidienne) que l’instinct permet aux hommes de connaître chacune de ces deux distances. On a pu prouver par exemple que certains humains considérés comme affligés d’une violence anormale sous-estimaient notablement la distance qui les séparait des autres. D’où le sentiment de menace éprouvé devant des gestes innocents, et leur soupçon permanent d’agression. Les soldats, eux aussi, jouent certainement avec ces deux notions de distance critique et de distance de fuite. L’opinion de Sun Tsu, auteur chinois de l’art de la guerre, était que la confrontation avec l’ennemi devait commencer par une phase d’intimidation, au moyen de masques effrayants et de cris de guerre, après quoi seulement, on avait recours aux armes. Cette théorie contient déjà celle de la « réaction critique » ; et une bonne part des pratiques de la guerre primitive – les danses de guerre, les tam-tams, le fait de brandir les armes visiblement, intègrent la notion de distance critique, elles aussi. En fait, on peut prétendre que plus les peuples sont primitifs, moins ils seront disposés à franchir la distance critique. En revanche, même les chefs modernes les moins timorés se sont montrés prêts, dans certaines circonstances, à respecter la distance critique (…).
« Mais si nous voulons réellement juger de l’influence des distances critiques dans la bataille de Waterloo, il faut se pencher sur les deux pôles de défense principaux. A la Haye-Sainte, la garni-son, quand elle vint à manquer de munitions, fut débordée par les tirailleurs français qui se frayèrent un passage au cœur des bâtiments. D’abord, un bon nombre furent tués à la baïonnette, on se servit de leurs cadavres pour élever une barricade à l’entrée, mais leurs camarades parvinrent à escalader le toit et, tirant d’en haut, ils obligèrent l’ennemi à la retraite. A Hougoumont, (…), les Français eurent moins de chance. La garnison gardait des munitions, elle put séparer les premiers assaillants de leurs suivants, et, une fois les portes fermées, exterminer les envahisseurs. Un combat sans merci eut lieu peu avant, au franchissement du mur d’enceinte, et le résultat fut le même : aucun Français n’en réchappa. Nul doute que l’on puisse donner de ce qui se passa en ces trois endroits différentes versions; mais on peut au moins avancer que les Français ont suscité chez les Anglais une « réaction critique », qui les a obligés à répliquer férocement. Cela aiderait à expliquer pourquoi les récits de batailles qui ont pour théâtre la Haye-Sainte et Hougoumont, en dépit de leur caractère plus ou moins abominable, sont en même temps compréhensibles. Murs, passages et recoins mettent les hommes brutalement en présence les uns des autres, diminuent leur marge de manœuvre et leur interdisent souvent la retraite. Si les récits de la Haye-Sainte et Hougoumont nous sont familiers, s’ils ont des accents de déjà-vu, ce n’est pas seulement parce qu’ils évoquent à nos mémoires modernes des batailles de ruines comme celles de Stalingrad ou de Hué. La nature du combat dont il s’agit serait comprise par un guerrier de la Jérusalem de Tancrède ou de la bataille de Troie. En vérité ce style d’affrontement évoque déjà quelque chose à ceux qui se retrouvent sur un palier désert au premier étage d’une maison obscure et hostile .
« La rencontre qui dépasse l’entendement du lecteur moderne, bien qu’elle ait eu lieu entre deux infanteries, est le coup d’éclat par excellence dans la guerre de l’époque ; l’attaque frontale de l’infanterie lourde française, montant en rangs serrés au feu des fusils adverses. Si l’on excepte l’attaque qui mena à la prise de la Haye-Sainte, et qui fut réellement une avancée sur une large échelle, impliquant l’artillerie légère, on relève seulement deux de ces coups de maître devant les troupes de Wellington. Le premier est connu sous le nom d’« attaque de D’Erlon », le second sous celui de « paroxysme de la bataille » – soit l’attaque par la garde impériale dans le secteur d'Hougoumont, à l’extrême fin de l’engagement. Dans les deux cas, des rangs de fantassins fran-çais très denses ont fait mouvement à travers toute la largeur du vallon séparant les deux armées, jusqu’à quelques mètres des lignes anglaises, sur lesquelles ils firent feu très brièvement, avant une tentative sommaire de contournement, suivie d’une retraite.
« Ce qui est difficile à visualiser pour l’imagination d’un lecteur moderne dans une scène pareille, c’est le face à face entre les combattants. Ils s’infligeaient la mort à une distance où l’on voit plutôt les gens aujourd’hui échanger des conseils de jardinage, ils faisaient couler le sang de leur vis-à-vis et lui infligeaient les pires souffrances dans un type de rassemblement dont nous n’avons d’exemple, pour notre part, que lors des cocktails ou des finales de tennis. Et pourtant les descriptions sont sans équivoque.
« Malgré tout, les deux attaques se sont limitées finalement à des affrontements entre fantassins et se sont soldées par une victoire nette des Anglais: dans l’attaque des gardes impériaux, cinq bataillons contre cinq ; dans celle de D’Erlon, sept bataillons contre vingt-quatre.
« Prétendre que les vainqueurs avaient un armement supérieur ne mène pas très loin . Au reste les mécanismes sont faciles à décrire : les bataillons anglais étaient sur deux rangs, parfois quatre et en ligne. Ainsi un bataillon puissant comme le 52e de l’infanterie légère pouvait aligner deux cent cinquante hommes de front, avec trois rangs derrière. Leur feu pouvait prétendre atteindre la cible à plus de cent mètres , mais les chefs, comme il est normal, avaient donné l’ordre de ménager les munitions jusqu’à ce que l’ennemi soit plus près. Une fois la salve partie, il fallait compter vingt ou trente secondes pour recharger ; mais après le premier feu, il était fréquent chez les Anglais de tirer par unité ou par rang. Certains tiraient pendant que d’autres rechargeaient. Globalement environ deux mille plombs par minute sortaient des gueules de fusils (…). »

La théorie de Keegan est intéressante mais il y aurait sans doute bien des choses à dire. Et bien des questions à poser… D’abord, la théorie de Hediger dont nous parle l’auteur britannique s’applique aux individus et pas aux masses. Un peu plus loin, Keegan fait appel à une étude de Canetti, Masse et puissance, où il est question de la foule, et plus particulièrement de la foule en fuite. (« La foule en fuite est une créature enfantée par la menace … ») L’adéquation de cette référence ne nous paraît pas évidente. Ce qui caractérise précisément une armée, c’est qu’elle n’est pas une foule, par définition sans organisation. Une armée, en marche ou en retraite, est toujours une masse d’hommes organisée. C’est au moment où cette organisation s’effondre que l’on peut dire qu’une armée est en fuite ; jusque-là, elle n’est qu’en retraite. Appliquer une théorie de la foule en fuite au 1er corps de Drouet d’Erlon après que son premier assaut ait été repoussé est parfaitement abusif : le 1er corps a reculé mais n’a pas été mis en fuite . Il suffit de constater que ses bataillons ont été assez facilement ralliés et qu’ils auraient pu remonter à l’assaut sans grosse difficulté. S’il est un moment où l’armée française semble être une foule en fuite, c’est le soir, après que la ligne anglo-alliée se soit ébranlée pour descendre de la crête du chemin de la Croix et quand les hommes se précipitent à toute allure sur la route de Charleroi. Et même ce fait, devenu légendaire, peut-il être discuté…

Ainsi donc Keegan, en abordant le côté psychologique et sociologique de la bataille de Waterloo, s’appuie sur deux théories dont l’une s’applique aux individus et peut éventuellement expliquer une rixe de rue et l’autre à une foule désorganisée. Étendre ces théories à des armées organisées est parfaitement abusif.

Il n’empêche, Keegan a ouvert la porte à toute une série d’auteurs qui ont voulu appliquer une espèce de sociologie de la bataille à la campagne de 1815. Cela serait passionnant si c’était possible. A notre connaissance, il n’existe aucune étude sérieuse et crédible sur le phénomène que représente une bataille rangée, ce qui est d’ailleurs parfaitement compréhensible : où le sociologue irait-il trouver un panel représentatif pour mener son enquête ? Après tout, la sociologie, « science du présent », ne possède-t-elle pas « ses propres techniques (tests, enquêtes, questionnaires, sondages) » et ne s’efforce-t-elle pas « de découvrir des lois générales » ? Les dernières batailles rangées comparables à celle de Waterloo datent sans doute de la guerre de Crimée ou, peut-être mais c’est moins sûr à cause de l’étendue du front, de la bataille de la Marne en 1914. C’est pourquoi Keegan fait appel, tout au long des chapitres où il traite de la bataille de Waterloo, à des témoignages visuels publiés au cours du XIXe siècle, et notamment aux Waterloo Letters de H. T. Siborne, c’est à dire longtemps après les faits. Mais ces témoignages, pour intéressants qu’ils soient, sont partiels. Ils se limitent à ce que le témoin a vu ou a cru voir dans la confusion générale. On peut même penser, sans pousser trop loin, qu’ils ne sont finalement que des racontars d’anciens combattants, toujours enclins à exagérer. Dès lors, sont-ils représentatifs ?

Mais ce que le lecteur peut comprendre – et qui tombe d’ailleurs sous le sens –, c’est que le soldat au combat est perpétuellement sur le fil du rasoir entre l’héroïsme et la lâcheté. Il appartient précisément à l’entraînement et à la discipline de faire que l’homme ne bascule pas du mauvais côté. Si, au surplus, l’on tient compte du fait que l’homme n’est pas seul mais intégré dans une structure dont le but avoué est, pour lui comme pour ses camarades, de lui éviter de réfléchir, c’est-à-dire de se rendre compte du danger réel qu’il encourt, on commencera à comprendre pourquoi les armées ne se débandaient pas au premier coup de feu.

Cela veut-il dire que ces hommes n’aient pas eu peur ? Certainement pas ! Il ne fait aucun doute qu’à la vue de l’ennemi, tous les hommes engagés sur le champ de bataille aient connu ce que nous avons appelé la « sainte frousse ». S’ils n’ont pas fui au premier coup de feu, en d’autres termes s’ils ont dominé leur peur, cela tient à une toute une série de facteurs. Nous avons déjà évoqué l’entraînement, mais on peut aussi parler de l’expérience du feu – une grande partie des combattants de Waterloo avait déjà combattu. Il y a aussi l’émulation qui fait qu’il n’est pas question de montrer sa peur au camarade impliqué dans la même expérience. Il y a également l’esprit de corps qui fait qu’on doit se montrer plus vaillant que le régiment d’à côté. Il y a l’admiration que l’on éprouve pour les officiers « que l’on suivrait en enfer ». Il y a – très présent du côté français, mais non négligeable chez leurs adversaires – le patriotisme qui fait que le destin de la patrie dépend un peu de son comportement individuel. Les jeunes gens du contingent brunswickois, par exemple, compensaient leur inexpérience (la plupart n'avaient pas plus de 19 ans)) par un formidable patriotisme.

Il y a enfin – et il serait inconséquent de l’ignorer – d’autres moyens, infiniment plus prosaïques, à considérer. Aucune armée de l’époque ne marche sans une quantité considérable d’alcool. Et chacun sait, quoiqu’il soit parfois difficile de le reconnaître, qu’un bon coup de gnôle – ou de gin – donne du cœur au ventre. Ajoutons à cela que la fumée de la poudre a un effet euphorisant certain. On possède un exemple magnifique de cet état de chose dans l’intervention de la brigade hollando-belge de Detmers, le soir du 18 juin 1815, durant l’attaque de la moyenne garde. Comme on sait, cette attaque allait être couronnée de succès et la ligne anglo-alliée enfoncée quand le duc de Wellington ordonna au général Chassé de faire intervenir ses troupes afin de colmater la brèche qui s’était ouverte. Durant la matinée, la 3ème division hollando-belge, stationnée à Braine-l’Alleud et avait été abondamment nourrie mais surtout abreuvée par la population. La bière et le genièvre avaient coulé à flot. Ayant atteint un degré d’imbibition critique, les troupes manifestaient un enthousiasme délirant et le général Chassé eut toutes les peines du monde à empêcher ses hommes de se jeter d’eux-même dans la bagarre…. Finalement, Chassé prit la tête de la brigade Detmers – le 35ème Chasseurs belges, le 2ème de ligne hollandais et 4 régiments de milice – et marcha parallèlement à la crête, « en sorte qu’ils étaient, jusqu’à un certain point, à l’abri de la fusillade et que les balles ne touchaient que leurs baïonnettes ».
« A présent, toute cette multitude courait, en colonne, vers l’avant, folle d’enthousiasme, « en tambourinant et en hurlant comme des fous, leurs shakos à la pointe des baïonnettes », selon Macready. Les soldats anglais, moulus de fatigue ne comprirent pas tous qui étaient ces étrangers. Si beaucoup les saluaient avec de grands cris et des rires de soulagement, d’autres réagissaient tout autrement : « Ils ressemblaient tellement aux Français là devant nous, que je surpris bon nombre de mes hommes en train de leur tirer dessus », rapporta un officier. Placés face à cette multitude gaillarde qui, dépassant la crête, se précipitait contre eux au cri de « Oranje boven » et, pour les Belges, de « Vive le roi », les grenadiers français, eux ne pouvaient avoir de doute, si bien qu’ils commencèrent à se replier dans un croissant désordre, communiquant leur panique aux troupes de d’Erlon qui avaient avancé sur leur droite. Dans ce secteur, l’ultime attaque de Napoléon avait été arrêtée. » Ainsi donc, même si Barbero ne le dit pas clairement, c’est sans doute aux fait que les braves soldats hollandais et belges étaient fin saouls que Wellington sauva la mise…