
16e épisode
Une interview exclusive (suite)
- Et alors ? Vous avez fait feu ? C’étaient vraiment des Français ?
- Heureusement non ! Le colonel Gould m’a arrêté d’un geste. Il avait reconnu que c’étaient des Belges.
- Comment cela ?
- Vous savez que les Hollando-Belges avaient un uniforme en tous points semblables à celui des fantassins de ligne français. Normal : en quelques mois, le gouvernement du roi Guillaume n’avait pas eu le temps d’habiller tout le monde avec des uniformes neufs. On avait donc pillé les stocks abandonnés par les Français quand ils avaient filé en 1814. Seule modification : les collets et les parements de manche étaient blancs. Mais avouez que dans la confusion générale, il fallait avoir l’œil bien exercé pour s’apercevoir de ce détail. D’ailleurs, la rapidité avec laquelle s’était constituée cette armée néerlandaise explique aussi le fait qu’elle n’avait pas de drapeau. Avec un drapeau orange, comme elle en recevrait plus tard, la confusion n’aurait pas été possible…
- Mais alors, d’où venaient ces Belges ?
- De Braine-l’Alleud. Ils avaient été stationnés dès la veille au soir dans le village. Et croyez-moi, ceux qui racontent que les habitants avaient des sympathies pour les Français devraient aller s’acheter une bonne paire de lunettes. Les gars, les Belges, je veux dire, ont été accueillis par les habitants avec… enthousiasme. Pensez, la plupart de ces jeunes types n’avaient pas plus de 18 ans et les habitants les prirent sous leur aile protectrice. Et pas seulement les jeunes filles… Bref, ils ont été gâtés : on leur a donné à boire et à manger. Surtout à boire… Les gens ont vidé leurs caves et la bière et le genièvre ont coulé à flot. Bref, quand on leur a ordonné de faire mouvement vers le champ de bataille, il faut bien dire qu’ils étaient fin saouls… Et à voir la manière dont ils sont arrivés, cela ne leur a pas coupé les jambes ! Au contraire : ils rêvaient d’en découdre. Et ce qu’ils criaient à tue-tête, c’était « Vive le roi ! » ou « Oranje boven ! » Et les officiers et les sergents leur avaient appris quelques chansons de marche qu’ils chantaient sans trop s’occuper de solfège… Ces petits gars-là ont d’ailleurs fait merveille : rien ne les a effrayés, même pas les grenadiers de la garde impériale qui sont montés à l’assaut un peu plus tard. On me l’a raconté après, mais je n’en ai rien vu…
- Ah bon ? pourquoi ?
- Je crois que vers trois heures, je ne suis pas sûr de l’heure, j’ai vu arriver Sir Augustus Frazer, le grand patron de l’artillerie, au grand galop. Il a hurlé dans ma direction : « Attelez et suivez-moi aussi vite que vous pourrez ! » Il n’a pas fallu très longtemps et nous nous sommes précipités au galop derrière lui. Mes hommes étaient si bien entraînés que l’on se serait cru à la revue… Pendant que nous marchions ainsi, Sir Augustus m’expliqua que l’ennemi avait rassemblé une formidable cavalerie en face du point où il nous conduisait – environ au tiers de la distance entre Hougoumont et la route de Charleroi – et que tout laissait prévoir que nous subirions une terrible charge au moment où nous arriverions. « Les ordres du duc sont positifs. Au cas où vous seriez chargé – et vous le serez – n’exposez pas vos hommes : qu’ils se retirent immédiatement dans les carrés d’infanterie voisins. » Pendant qu’il me disait cela, nous grimpions la contrepente vers la position principale. Et là, je vous jure bien que les choses étaient très différentes de ce que nous avions vu jusque-là. L’air était irrespirable, on aurait dit que nous étions dans un four. Nous étions environné d’une fumée suffocante et, malgré la rumeur générale qui était – vous le pensez bien – assourdissante, nous entendions distinctement de mystérieux bourdonnements comme ceux d’une ruche que l’on aurait renversée un soir d’été. Les boulets de canon venaient s’enfoncer dans la terre tout autour de nous et les balles sifflaient dans tous les sens. Je crois que si j’avais tendu le bras en l’air, il m’aurait été immédiatement arraché…
- Vous deviez être mort de peur ?
- Naturellement, j’avais peur ! Faut pas rigoler : celui qui n’aurait pas eu peur dans une telle situation aurait été dingue… Mais enfin, malgré la situation où j’étais, je ne pouvais pas m’empêcher de trouver comique la tête de notre chirurgien qui entendait cette musique pour la première fois. Il était juste à côté de moi quand nous avons monté la pente et, en entendant ce carillon infernal. Il tournait la tête de tous les côtés d’un air affolé et il s’exclamait : « Mon Dieu, Mercer, qu’est-ce que c’est que ça ? Qu’est-ce que c’est tout ce bruit ? C’est bizarre, vraiment très bizarre ! » Et lorsqu’il entendait ronfler un boulet : « Là, là ! Qu’est-ce que c’est ? » J’ai eu toutes les peines du monde à le persuader de se retirer vers l’arrière ; il voulait absolument rester près de moi et ce n’est qu’en lui expliquant à quel point il nous serait plus utile à l’arrière, qu’un chirurgien mort ne nous serait d’aucune utilité, qu’il finit par se retirer. Il voulait tout voir et il n’avait pas peur : cet étrange courage que donne l’inconscience.
- Et je suppose que vous avez subi de grosses pertes dans cette tempête de fer et de feu ?...
- Voilà bien une expression de journaliste ! … Une tempête de fer et de feu !... Tiens, vous me faites rire !
- Oui, mais, en attendant…
- En attendant, en prenant position en haut de la crête, je n’ai pas subi une seule perte ! Cela vous épate, hein ? Pas une seule ! Sir Augustus nous a indiqué notre position entre deux carrés de Brunswickois et hop !, en deux temps trois mouvements, nous étions prêts à ouvrir le feu.
- Cela a été facile, alors ?
- Vous plaisantez ? Vous n’avez jamais vu le déploiement d’une batterie d’artillerie ? C’est tout une affaire ! Que je vous explique ! Dans une batterie d’artillerie à cheval comme la mienne, il y a trois divisions et six subdivisions, chacune d’elle correspondant à une pièce. Moi, j’avais cinq canons de 9 livres – c’est le poids du boulet – et un obusier de 5,5 pouces. Entre chaque pièce, il faut prévoir un espace de 10 mètres. Donc, on se trouve déjà avec un front de 65 mètres. (Je vais vous expliquer tout cela en mètres, parce que sinon, vous, continental, vous n’allez rien comprendre.) Normalement, canonniers et approvisionneurs, il faut dix bonshommes pour servir une pièce. Quand on a détaché une pièce, les huit chevaux et l’avant-train prennent place derrière les pièces, le cul en avant. Pas très loin, parce que c'est là que les approvisionneurs viennent chercher le réassort de leurs magasins et qu’il faut pouvoir rattacher les pièces très vite et. C’est le principe de l’artillerie à cheval : la rapidité. Plus en arrière, il y a encore neuf caissons, attelés de six chevaux chacun, toujours le cul en avant. C'est comme une noria : les desservants des pièces viennent chercher leurs munitions à l'avant-train et ceux des avant-trains aux caissons. Quand les caissons sont vides, ils vont se réapprovisionner au parc qui se trouve deux trois cent mètres plus en arrière. En profondeur, tout cela fait bien 60 ou 65 mètres. Plus en arrière encore, il y a des fourgons avec tout le fourbi nécessaire à l’entretien et à la réparation des canons : sellerie, forge, etc. Si vous comptez bien, j’avais 220 chevaux et mules à faire manœuvrer par 187 bonshommes de tous grades. Si vous croyez que c’est facile…
- Evidemment… Mais enfin, vous y êtes arrivés ?
- Heureusement ! Mais cela, c’est l’entraînement. Mes gars étaient bien drillés. On ne dira jamais l’importance d’un entraînement intensif pour mettre tout cela en œuvre… Bon, donc, nous voilà prêts à tirer. Sir Augustus m’a encore une fois répété les instructions du duc : économiser les munitions et se réfugier dans les carrés voisins. Et puis il est retourné vers la gauche…
Se réfugier dans les carrés voisins… Il était bien bon, le duc. Il fallait les voir, les carrés voisins. C’étaient des Brunswickois, je vous l’ai dit. Au départ, ces braves types avaient assez fière allure. Tout en noir avec des collets et des parements bleu clair et, sur leurs shakos, une tête de mort argentée… Pas à dire, cela avait de la gueule. Mais là, ils étaient moins fiers. Pauvres types… Des gamins ! Oui, monsieur, des gamins. Dix-huit ans, peut-être même moins… Et là, les boulets leur tombaient dessus et à chaque boulet, il y avait un grand trou dans leurs rangs. Moi, je croyais qu’ils allaient f… le camp aussi sec ! Mais même pas : ils étaient hallucinés au point qu’ils ne songeaient même pas à bouger d’un pouce. Leurs gradés couraient dans tous les sens pour maintenir leur cohésion et ils n’y ont pas mal réussi. N’empêche, aller se réfugier parmi eux, moi, je pensais que c’était de la folie. Je me disais qu’en nous voyant courir se cacher chez eux, ils cèderaient à la panique et qu’ils prendraient la poudre d’escampette. A tout prendre, il valait encore mieux rester à nos pièces et laisser l’orage passer. Mais, malgré tout, notre arrivée sembla leur redonner un peu de cœur au ventre. J’en étais là de mes réflexions quand, à travers la fumée, j’ai aperçu l’escadron de tête de la colonne de cavalerie ennemie arriver au trot, à une centaine de yards, peut-être. J’ai vite fait compléter la mise en œuvre de ma batterie et j’ai ordonné de charger à la boîte à balles…
A suivre



