Nous n’avons pas encore abordé un autre phénomène que les théories n’envisagent même pas : la « sainte frousse »…
Voilà un élément dont bien peu d’auteurs ont parlé, quoiqu’une nouvelle tendance de l’histoire de la guerre soit de l’aborder par le côté psychologique du combattant. Fort intéressante en soi, cette méthode, portée par un Keegan ou par un Barbero, a pourtant le tort d’être quelque peu réductrice. On en viendrait à ne plus voir que ce côté des choses et la bataille ne se réduirait plus qu’à une confrontation de « frousses », sans tenir compte du moindre mouvement tactique. C’est ainsi qu’on en est venu à écrire qu’une fois la bataille commencée et ses grands objectifs déterminés, les chefs n’ont plus de prise sur son déroulement. C’est sans doute verser dans l’excès…
Néanmoins, quoique ce ne soit pas vraiment notre tasse de thé, nous ne pouvons ignorer la théorie que développe John Keegan :
« Un des principes qui régissent le comportement animal, et qui paraît applicable en revanche, tient à ce que le zoologiste Hediger appelait la réaction critique. Sa théorie résultait d’une observation des réactions animales au danger. La réaction était proportionnelle à la distance. Au-delà d’un certain degré de proximité, degré variable selon les espèces, il attaquait, dans le cas contraire il battait en retraite. Hediger appelait les distances en question « distance critique » et « distance de fuite » selon qu’elles disposaient le sujet à l’offensive ou à la fuite. Il donnait de la chose un exemple lumineux : « Les dompteurs matent leurs fauves en jouant dans la cage un jeu dangereux entre distance de fuite et distance critique. »
« On peut même prétendre (chacun en fait l’expérience quotidienne) que l’instinct permet aux hommes de connaître chacune de ces deux distances. On a pu prouver par exemple que certains humains considérés comme affligés d’une violence anormale sous-estimaient notablement la distance qui les séparait des autres. D’où le sentiment de menace éprouvé devant des gestes innocents, et leur soupçon permanent d’agression. Les soldats, eux aussi, jouent certainement avec ces deux notions de distance critique et de distance de fuite. L’opinion de Sun Tsu, auteur chinois de l’art de la guerre, était que la confrontation avec l’ennemi devait commencer par une phase d’intimidation, au moyen de masques effrayants et de cris de guerre, après quoi seulement, on avait recours aux armes. Cette théorie contient déjà celle de la « réaction critique » ; et une bonne part des pratiques de la guerre primitive – les danses de guerre, les tam-tams, le fait de brandir les armes visiblement, intègrent la notion de distance critique, elles aussi. En fait, on peut prétendre que plus les peuples sont primitifs, moins ils seront disposés à franchir la distance critique. En revanche, même les chefs modernes les moins timorés se sont montrés prêts, dans certaines circonstances, à respecter la distance critique (…).
« Mais si nous voulons réellement juger de l’influence des distances critiques dans la bataille de Waterloo, il faut se pencher sur les deux pôles de défense principaux. A la Haye-Sainte, la garni-son, quand elle vint à manquer de munitions, fut débordée par les tirailleurs français qui se frayèrent un passage au cœur des bâtiments. D’abord, un bon nombre furent tués à la baïonnette, on se servit de leurs cadavres pour élever une barricade à l’entrée, mais leurs camarades parvinrent à escalader le toit et, tirant d’en haut, ils obligèrent l’ennemi à la retraite. A Hougoumont, (…), les Français eurent moins de chance. La garnison gardait des munitions, elle put séparer les premiers assaillants de leurs suivants, et, une fois les portes fermées, exterminer les envahisseurs. Un combat sans merci eut lieu peu avant, au franchissement du mur d’enceinte, et le résultat fut le même : aucun Français n’en réchappa. Nul doute que l’on puisse donner de ce qui se passa en ces trois endroits différentes versions; mais on peut au moins avancer que les Français ont suscité chez les Anglais une « réaction critique », qui les a obligés à répliquer férocement. Cela aiderait à expliquer pourquoi les récits de batailles qui ont pour théâtre la Haye-Sainte et Hougoumont, en dépit de leur caractère plus ou moins abominable, sont en même temps compréhensibles. Murs, passages et recoins mettent les hommes brutalement en présence les uns des autres, diminuent leur marge de manœuvre et leur interdisent souvent la retraite. Si les récits de la Haye-Sainte et Hougoumont nous sont familiers, s’ils ont des accents de déjà-vu, ce n’est pas seulement parce qu’ils évoquent à nos mémoires modernes des batailles de ruines comme celles de Stalingrad ou de Hué. La nature du combat dont il s’agit serait comprise par un guerrier de la Jérusalem de Tancrède ou de la bataille de Troie. En vérité ce style d’affrontement évoque déjà quelque chose à ceux qui se retrouvent sur un palier désert au premier étage d’une maison obscure et hostile .
« La rencontre qui dépasse l’entendement du lecteur moderne, bien qu’elle ait eu lieu entre deux infanteries, est le coup d’éclat par excellence dans la guerre de l’époque ; l’attaque frontale de l’infanterie lourde française, montant en rangs serrés au feu des fusils adverses. Si l’on excepte l’attaque qui mena à la prise de la Haye-Sainte, et qui fut réellement une avancée sur une large échelle, impliquant l’artillerie légère, on relève seulement deux de ces coups de maître devant les troupes de Wellington. Le premier est connu sous le nom d’« attaque de D’Erlon », le second sous celui de « paroxysme de la bataille » – soit l’attaque par la garde impériale dans le secteur d'Hougoumont, à l’extrême fin de l’engagement. Dans les deux cas, des rangs de fantassins fran-çais très denses ont fait mouvement à travers toute la largeur du vallon séparant les deux armées, jusqu’à quelques mètres des lignes anglaises, sur lesquelles ils firent feu très brièvement, avant une tentative sommaire de contournement, suivie d’une retraite.
« Ce qui est difficile à visualiser pour l’imagination d’un lecteur moderne dans une scène pareille, c’est le face à face entre les combattants. Ils s’infligeaient la mort à une distance où l’on voit plutôt les gens aujourd’hui échanger des conseils de jardinage, ils faisaient couler le sang de leur vis-à-vis et lui infligeaient les pires souffrances dans un type de rassemblement dont nous n’avons d’exemple, pour notre part, que lors des cocktails ou des finales de tennis. Et pourtant les descriptions sont sans équivoque.
« Malgré tout, les deux attaques se sont limitées finalement à des affrontements entre fantassins et se sont soldées par une victoire nette des Anglais: dans l’attaque des gardes impériaux, cinq bataillons contre cinq ; dans celle de D’Erlon, sept bataillons contre vingt-quatre.
« Prétendre que les vainqueurs avaient un armement supérieur ne mène pas très loin . Au reste les mécanismes sont faciles à décrire : les bataillons anglais étaient sur deux rangs, parfois quatre et en ligne. Ainsi un bataillon puissant comme le 52e de l’infanterie légère pouvait aligner deux cent cinquante hommes de front, avec trois rangs derrière. Leur feu pouvait prétendre atteindre la cible à plus de cent mètres , mais les chefs, comme il est normal, avaient donné l’ordre de ménager les munitions jusqu’à ce que l’ennemi soit plus près. Une fois la salve partie, il fallait compter vingt ou trente secondes pour recharger ; mais après le premier feu, il était fréquent chez les Anglais de tirer par unité ou par rang. Certains tiraient pendant que d’autres rechargeaient. Globalement environ deux mille plombs par minute sortaient des gueules de fusils (…). »
La théorie de Keegan est intéressante mais il y aurait sans doute bien des choses à dire. Et bien des questions à poser… D’abord, la théorie de Hediger dont nous parle l’auteur britannique s’applique aux individus et pas aux masses. Un peu plus loin, Keegan fait appel à une étude de Canetti, Masse et puissance, où il est question de la foule, et plus particulièrement de la foule en fuite. (« La foule en fuite est une créature enfantée par la menace … ») L’adéquation de cette référence ne nous paraît pas évidente. Ce qui caractérise précisément une armée, c’est qu’elle n’est pas une foule, par définition sans organisation. Une armée, en marche ou en retraite, est toujours une masse d’hommes organisée. C’est au moment où cette organisation s’effondre que l’on peut dire qu’une armée est en fuite ; jusque-là, elle n’est qu’en retraite. Appliquer une théorie de la foule en fuite au 1er corps de Drouet d’Erlon après que son premier assaut ait été repoussé est parfaitement abusif : le 1er corps a reculé mais n’a pas été mis en fuite . Il suffit de constater que ses bataillons ont été assez facilement ralliés et qu’ils auraient pu remonter à l’assaut sans grosse difficulté. S’il est un moment où l’armée française semble être une foule en fuite, c’est le soir, après que la ligne anglo-alliée se soit ébranlée pour descendre de la crête du chemin de la Croix et quand les hommes se précipitent à toute allure sur la route de Charleroi. Et même ce fait, devenu légendaire, peut-il être discuté…
Ainsi donc Keegan, en abordant le côté psychologique et sociologique de la bataille de Waterloo, s’appuie sur deux théories dont l’une s’applique aux individus et peut éventuellement expliquer une rixe de rue et l’autre à une foule désorganisée. Étendre ces théories à des armées organisées est parfaitement abusif.
Il n’empêche, Keegan a ouvert la porte à toute une série d’auteurs qui ont voulu appliquer une espèce de sociologie de la bataille à la campagne de 1815. Cela serait passionnant si c’était possible. A notre connaissance, il n’existe aucune étude sérieuse et crédible sur le phénomène que représente une bataille rangée, ce qui est d’ailleurs parfaitement compréhensible : où le sociologue irait-il trouver un panel représentatif pour mener son enquête ? Après tout, la sociologie, « science du présent », ne possède-t-elle pas « ses propres techniques (tests, enquêtes, questionnaires, sondages) » et ne s’efforce-t-elle pas « de découvrir des lois générales » ? Les dernières batailles rangées comparables à celle de Waterloo datent sans doute de la guerre de Crimée ou, peut-être mais c’est moins sûr à cause de l’étendue du front, de la bataille de la Marne en 1914. C’est pourquoi Keegan fait appel, tout au long des chapitres où il traite de la bataille de Waterloo, à des témoignages visuels publiés au cours du XIXe siècle, et notamment aux Waterloo Letters de H. T. Siborne, c’est à dire longtemps après les faits. Mais ces témoignages, pour intéressants qu’ils soient, sont partiels. Ils se limitent à ce que le témoin a vu ou a cru voir dans la confusion générale. On peut même penser, sans pousser trop loin, qu’ils ne sont finalement que des racontars d’anciens combattants, toujours enclins à exagérer. Dès lors, sont-ils représentatifs ?
Mais ce que le lecteur peut comprendre – et qui tombe d’ailleurs sous le sens –, c’est que le soldat au combat est perpétuellement sur le fil du rasoir entre l’héroïsme et la lâcheté. Il appartient précisément à l’entraînement et à la discipline de faire que l’homme ne bascule pas du mauvais côté. Si, au surplus, l’on tient compte du fait que l’homme n’est pas seul mais intégré dans une structure dont le but avoué est, pour lui comme pour ses camarades, de lui éviter de réfléchir, c’est-à-dire de se rendre compte du danger réel qu’il encourt, on commencera à comprendre pourquoi les armées ne se débandaient pas au premier coup de feu.
Cela veut-il dire que ces hommes n’aient pas eu peur ? Certainement pas ! Il ne fait aucun doute qu’à la vue de l’ennemi, tous les hommes engagés sur le champ de bataille aient connu ce que nous avons appelé la « sainte frousse ». S’ils n’ont pas fui au premier coup de feu, en d’autres termes s’ils ont dominé leur peur, cela tient à une toute une série de facteurs. Nous avons déjà évoqué l’entraînement, mais on peut aussi parler de l’expérience du feu – une grande partie des combattants de Waterloo avait déjà combattu. Il y a aussi l’émulation qui fait qu’il n’est pas question de montrer sa peur au camarade impliqué dans la même expérience. Il y a également l’esprit de corps qui fait qu’on doit se montrer plus vaillant que le régiment d’à côté. Il y a l’admiration que l’on éprouve pour les officiers « que l’on suivrait en enfer ». Il y a – très présent du côté français, mais non négligeable chez leurs adversaires – le patriotisme qui fait que le destin de la patrie dépend un peu de son comportement individuel. Les jeunes gens du contingent brunswickois, par exemple, compensaient leur inexpérience (la plupart n'avaient pas plus de 19 ans)) par un formidable patriotisme.
Il y a enfin – et il serait inconséquent de l’ignorer – d’autres moyens, infiniment plus prosaïques, à considérer. Aucune armée de l’époque ne marche sans une quantité considérable d’alcool. Et chacun sait, quoiqu’il soit parfois difficile de le reconnaître, qu’un bon coup de gnôle – ou de gin – donne du cœur au ventre. Ajoutons à cela que la fumée de la poudre a un effet euphorisant certain. On possède un exemple magnifique de cet état de chose dans l’intervention de la brigade hollando-belge de Detmers, le soir du 18 juin 1815, durant l’attaque de la moyenne garde. Comme on sait, cette attaque allait être couronnée de succès et la ligne anglo-alliée enfoncée quand le duc de Wellington ordonna au général Chassé de faire intervenir ses troupes afin de colmater la brèche qui s’était ouverte. Durant la matinée, la 3ème division hollando-belge, stationnée à Braine-l’Alleud et avait été abondamment nourrie mais surtout abreuvée par la population. La bière et le genièvre avaient coulé à flot. Ayant atteint un degré d’imbibition critique, les troupes manifestaient un enthousiasme délirant et le général Chassé eut toutes les peines du monde à empêcher ses hommes de se jeter d’eux-même dans la bagarre…. Finalement, Chassé prit la tête de la brigade Detmers – le 35ème Chasseurs belges, le 2ème de ligne hollandais et 4 régiments de milice – et marcha parallèlement à la crête, « en sorte qu’ils étaient, jusqu’à un certain point, à l’abri de la fusillade et que les balles ne touchaient que leurs baïonnettes ».
« A présent, toute cette multitude courait, en colonne, vers l’avant, folle d’enthousiasme, « en tambourinant et en hurlant comme des fous, leurs shakos à la pointe des baïonnettes », selon Macready. Les soldats anglais, moulus de fatigue ne comprirent pas tous qui étaient ces étrangers. Si beaucoup les saluaient avec de grands cris et des rires de soulagement, d’autres réagissaient tout autrement : « Ils ressemblaient tellement aux Français là devant nous, que je surpris bon nombre de mes hommes en train de leur tirer dessus », rapporta un officier. Placés face à cette multitude gaillarde qui, dépassant la crête, se précipitait contre eux au cri de « Oranje boven » et, pour les Belges, de « Vive le roi », les grenadiers français, eux ne pouvaient avoir de doute, si bien qu’ils commencèrent à se replier dans un croissant désordre, communiquant leur panique aux troupes de d’Erlon qui avaient avancé sur leur droite. Dans ce secteur, l’ultime attaque de Napoléon avait été arrêtée. » Ainsi donc, même si Barbero ne le dit pas clairement, c’est sans doute aux fait que les braves soldats hollandais et belges étaient fin saouls que Wellington sauva la mise…
lundi 3 novembre 2008
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